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Diagnostic erroné par téléphone ou téléconsultation : un nouveau terrain de responsabilité médicale

En quelques années, la téléconsultation médicale est passée du statut d’outil marginal à celui de pratique courante. Portée par la crise sanitaire de 2020, puis par les déserts médicaux qui s’étendent sur une grande partie du territoire français, elle représente aujourd’hui plusieurs millions de consultations chaque année. Des plateformes dédiées se sont multipliées, permettant à n’importe quel patient d’obtenir un avis médical en quelques minutes, depuis son canapé, via son smartphone ou son ordinateur.

Ce développement rapide est une avancée réelle pour l’accès aux soins. Mais il soulève une question juridique de plus en plus fréquente dans les cabinets d’avocats spécialisés en droit médical : lorsqu’un médecin pose un diagnostic erroné lors d’une téléconsultation, et que ce diagnostic incorrect entraîne un préjudice pour le patient, sa responsabilité peut-elle être engagée ? La réponse est oui — et les conditions dans lesquelles cette responsabilité s’applique méritent d’être connues de tous les patients.

LA TÉLÉCONSULTATION EN FRANCE : UNE PRATIQUE EN PLEINE EXPANSION

Avant d’aborder la question de la responsabilité, il est utile de comprendre ce que recouvre précisément la notion de téléconsultation et dans quel cadre elle s’inscrit juridiquement en France.

La téléconsultation est définie par le décret du 13 septembre 2018 comme une consultation médicale réalisée à distance au moyen des technologies de l’information et de la communication. Elle peut prendre la forme d’une consultation par vidéo, mais aussi, dans certains cas, par téléphone ou par messagerie sécurisée. Elle doit être distinguée de la télé-expertise (avis donné par un médecin spécialiste à un autre médecin) et de la télésurveillance médicale (suivi à distance de paramètres physiologiques).

Depuis la pandémie de Covid-19, les conditions d’accès à la téléconsultation ont été significativement assouplies. Le parcours de soins coordonné, qui imposait en principe que la téléconsultation soit réalisée par le médecin traitant du patient, a vu ses exigences réduites pour faciliter le recours à des médecins ne connaissant pas le patient. Des plateformes comme Doctolib, Livi, Qare ou Médecin Direct ont émergé, proposant des consultations avec des médecins disponibles immédiatement, sans rendez-vous préalable et sans connaissance du dossier médical de l’appelant.

Cette évolution, commode pour les patients, crée un terreau favorable aux erreurs médicales. Un médecin qui ne connaît pas le patient, qui n’a pas accès à ses antécédents, et qui ne dispose pas de la possibilité de l’examiner physiquement se trouve dans une situation de fragilité diagnostique évidente. Ce n’est pas une raison d’interdire la téléconsultation — mais c’est une raison d’en délimiter précisément les obligations et les limites.

LE CADRE JURIDIQUE : LA TÉLÉCONSULTATION EST UN ACTE MÉDICAL À PART ENTIÈRE

Le premier point essentiel à comprendre est que la téléconsultation n’est pas une prestation allégée ou un simple service d’information médicale. C’est un acte médical à part entière, soumis aux mêmes règles déontologiques et aux mêmes obligations légales que la consultation présentielle.

Le Code de déontologie médicale (articles R.4127-1 et suivants du Code de la santé publique) impose au médecin, quelle que soit la forme de sa consultation, de respecter les principes fondamentaux de l’exercice médical : compétence, conscience professionnelle, sécurité des soins, respect des règles de l’art. L’article R.4127-32 précise que le médecin doit s’assurer, avant de formuler un diagnostic ou une prescription, que l’état du patient a été correctement évalué — y compris par la voie numérique.

La loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé consacre le droit de toute personne à recevoir des soins « les plus appropriés et à bénéficier des thérapeutiques dont l’efficacité est reconnue ». Ce droit s’applique sans distinction entre les consultations physiques et les consultations à distance.

Sur le plan de la responsabilité, le médecin qui réalise une téléconsultation est donc soumis à une obligation de moyens : il doit mettre en œuvre tous les moyens raisonnablement disponibles pour établir un diagnostic correct et sécuriser la prise en charge du patient. S’il manque à cette obligation et qu’un dommage en résulte, sa responsabilité civile peut être engagée devant le tribunal judiciaire, sur le fondement de la faute médicale.

LES LIMITES INHÉRENTES À LA TÉLÉCONSULTATION : CE QUE LE MÉDECIN NE PEUT PAS FAIRE

Pour comprendre pourquoi la téléconsultation est un terrain particulièrement propice aux erreurs médicales, il faut mesurer ce dont le médecin est privé lorsqu’il consulte à distance.

L’examen clinique physique — c’est-à-dire l’ensemble des gestes qui permettent au médecin d’évaluer l’état de santé d’un patient par observation, palpation, percussion et auscultation — est totalement impossible par écran ou par téléphone. Or cet examen est la clé de voûte du raisonnement diagnostique dans de nombreuses pathologies.

Le médecin qui consulte à distance ne peut pas palper un abdomen pour détecter une défense, une contracture ou une masse suspecte. Il ne peut pas ausculter les poumons pour identifier une pneumonie, un épanchement pleural ou un bronchospasme. Il ne peut pas prendre la tension artérielle pour évaluer un état de choc ou une hypertension sévère. Il ne peut pas réaliser un examen neurologique pour objectiver un déficit moteur, des troubles de la coordination ou une rigidité méningée. Il ne peut pas observer la peau directement pour évaluer une lésion dermatologique, un ictère naissant ou des signes de déshydratation.

Ces limitations sont connues et acceptées comme inhérentes à la pratique de la téléconsultation. Mais elles créent une obligation spécifique pour le médecin : lorsque les symptômes décrits par le patient ne peuvent pas être correctement évalués sans examen physique, il doit reconnaître cette limite et orienter le patient vers une consultation présentielle. Ne pas le faire — c’est-à-dire poser un diagnostic définitif dans une situation qui exige un examen physique — constitue une faute médicale.

LES SITUATIONS À RISQUE ÉLEVÉ DE FAUTE DIAGNOSTIQUE PAR TÉLÉCONSULTATION

Certaines présentations cliniques sont, par nature, incompatibles avec une prise en charge exclusivement à distance. Dans ces situations, un médecin appliquant les règles de l’art doit systématiquement refuser de poser un diagnostic définitif et doit orienter le patient vers une consultation physique urgente, voire vers les services d’urgence. Ne pas le faire, et poser à la place un diagnostic rassurant, constitue une faute médicale.

La douleur abdominale aiguë est l’une des situations les plus dangereuses à gérer par téléconsultation. Derrière une douleur abdominale peuvent se cacher une appendicite aiguë, une occlusion intestinale, une perforation d’ulcère gastrique, une torsion d’annexe, une grossesse extra-utérine, ou encore un anévrisme de l’aorte abdominale. Ces pathologies sont toutes potentiellement mortelles en l’absence de prise en charge chirurgicale urgente. Aucune d’entre elles ne peut être diagnostiquée ou exclue sans examen physique. Un médecin qui, face à une douleur abdominale décrite par téléphone, conclut à une simple gastro-entérite ou à un trouble fonctionnel intestinal sans imposer un examen physique, commet une faute médicale caractérisée.

La douleur thoracique est une autre situation à très haut risque. Elle peut révéler un infarctus du myocarde, une embolie pulmonaire, une dissection aortique, une péricardite ou une pleurésie. Ces diagnostics différentiels ne peuvent être éliminés sans un électrocardiogramme, une auscultation cardiaque et pulmonaire, et une évaluation des constantes vitales. Un médecin qui rassure par téléphone un patient décrivant une douleur thoracique intense sans l’orienter vers une consultation physique urgente engage sa responsabilité directement.

Les symptômes neurologiques soudains constituent la troisième grande catégorie à risque. Un déficit moteur d’un membre, des troubles de la parole, une vision double, des vertiges intenses avec trouble de l’équilibre ou une céphalée « en coup de tonnerre » peuvent signaler un accident vasculaire cérébral (AVC) ou une hémorragie méningée. Ces urgences neurologiques exigent une imagerie cérébrale en urgence et une prise en charge spécialisée immédiate. Chaque minute de retard aggrave le pronostic neurologique. Orienter par téléphone un patient présentant ces symptômes vers une simple consultation à domicile ou lui prescrire des antalgiques sans le diriger vers les urgences constitue une faute grave.

D’autres situations méritent également une vigilance particulière en téléconsultation : les infections urinaires récidivantes chez l’homme (pouvant masquer une prostatite ou une pyélonéphrite), les otalgies intenses chez l’enfant en bas âge, les éruptions cutanées associées à de la fièvre (risque de purpura fulminans), et tout symptôme évolutif chez une personne âgée fragilisée ou immunodéprimée.

LA FAUTE MÉDICALE EN TÉLÉCONSULTATION : CE QUI PEUT ÊTRE REPROCHÉ AU MÉDECIN

La faute médicale en téléconsultation peut prendre plusieurs formes distinctes. Comprendre ces différentes formes est essentiel pour analyser un dossier et évaluer les chances de succès d’une action en responsabilité.

La première forme de faute est le diagnostic erroné par méconnaissance des limites de la téléconsultation. Le médecin pose un diagnostic définitif sur la base des seuls éléments recueillis à distance, alors que les symptômes décrivaient une situation clinique qui exigeait un examen physique. Il conclut, par exemple, à une simple entorse de cheville sans avoir vu ni palpé le membre, alors que la fracture ne pouvait être exclue sans radiographie. Il diagnostique une infection virale bénigne sans avoir ausculté un patient dont les symptômes évoquaient une pneumonie.

La deuxième forme de faute est l’absence d’orientation vers une consultation physique ou les urgences. Même si le médecin n’a pas posé de diagnostic explicitement erroné, il commet une faute s’il n’a pas reconnu que la situation du patient exigeait un examen en présentiel. Cette faute par omission peut avoir des conséquences aussi graves qu’un diagnostic erroné.

La troisième forme de faute est le défaut d’information du patient sur les limites de la téléconsultation et sur les signes d’alerte qui devaient le conduire à consulter en urgence. Même lorsque le diagnostic posé est raisonnable compte tenu des informations disponibles, le médecin commet une faute s’il ne précise pas clairement au patient que cette consultation à distance ne peut remplacer un examen physique, et s’il ne lui donne pas des consignes précises sur les signaux d’alarme justifiant de rappeler ou de se rendre aux urgences.

La quatrième forme de faute concerne les plateformes de téléconsultation elles-mêmes. Si la plateforme a mis en place des conditions d’exercice inadéquates — durée de consultation trop courte imposée aux médecins, pression pour multiplier les consultations, absence de vérification du dossier médical disponible, interface ne permettant pas une évaluation correcte — sa responsabilité propre peut être engagée en complément de celle du médecin.

COMMENT PROUVER UN DIAGNOSTIC ERRONÉ PAR TÉLÉCONSULTATION ?

Réunir les preuves d’un diagnostic erroné posé lors d’une téléconsultation nécessite une démarche méthodique. La première pièce à obtenir est le compte rendu de la téléconsultation, qui doit en théorie être rédigé et transmis au patient à l’issue de chaque consultation. Ce document indique le diagnostic posé, les éventuelles prescriptions médicamenteuses réalisées et les consignes données au patient. Il constitue la preuve directe de ce qui a été dit et prescrit lors de la consultation.

Si la consultation s’est déroulée via une plateforme numérique, les données de connexion (heure de début, durée, identité du médecin) sont conservées dans les systèmes de la plateforme et peuvent être obtenues par voie judiciaire si nécessaire. Dans certains cas, la téléconsultation peut avoir été enregistrée avec le consentement du patient.

Les échanges par messagerie sécurisée, les prescriptions électroniques et les attestations de consultation constituent des preuves complémentaires. Le dossier médical du patient, notamment les consultations qui ont suivi la téléconsultation et qui ont conduit au bon diagnostic, permet d’établir l’écart entre le diagnostic erroné posé à distance et le diagnostic correct établi lors de l’examen physique.

Un médecin-conseil expert, mandaté par l’avocat, analysera l’ensemble de ces éléments pour déterminer si le diagnostic posé lors de la téléconsultation était conforme aux règles de l’art compte tenu des informations disponibles, et si le médecin aurait dû orienter le patient vers une consultation présentielle plutôt que de conclure à distance.

LES PRÉJUDICES INDEMNISABLES

Les préjudices résultant d’un diagnostic erroné par téléconsultation sont les mêmes que ceux résultant d’un diagnostic erroné lors d’une consultation présentielle. Ils dépendent des conséquences concrètes qu’a eues l’erreur sur la santé du patient.

Si l’erreur diagnostique a conduit à un retard de traitement d’une pathologie grave — un infarctus du myocarde diagnostiqué trop tard, une appendicite traitée après perforation, un AVC pour lequel la fenêtre thérapeutique a été manquée — les séquelles permanentes peuvent être très importantes. Dans ces cas, l’indemnisation peut porter sur un déficit fonctionnel permanent, des pertes de revenus futurs, la nécessité d’une assistance tierce personne, des frais médicaux futurs, et l’ensemble des préjudices personnels.

Lorsque l’erreur diagnostique n’a pas causé de séquelles permanentes mais a exposé le patient à une période de souffrance inutile, à des examens supplémentaires ou à une hospitalisation qui aurait pu être évitée, ces préjudices temporaires sont également indemnisables : souffrances endurées, déficit fonctionnel temporaire, pertes de revenus pendant l’arrêt de travail, frais médicaux.

Dans tous les cas, le préjudice moral lié à l’anxiété et à la perte de confiance générées par l’expérience d’un diagnostic erroné mérite d’être évalué et inclus dans la demande d’indemnisation.

La notion de perte de chance s’applique fréquemment dans ces dossiers : si le bon diagnostic avait été posé lors de la téléconsultation, le patient aurait bénéficié d’un traitement plus précoce qui aurait eu X % de chances de modifier favorablement l’évolution de sa pathologie. Cette perte de chance est indemnisée à hauteur du pourcentage de chance perdu, évalué par l’expert médical.

LA PROCÉDURE POUR OBTENIR RÉPARATION

Face à un diagnostic erroné posé lors d’une téléconsultation, plusieurs voies de recours sont disponibles.

La réclamation préalable auprès du médecin ou de la plateforme est une première étape qui permet parfois de résoudre le litige à l’amiable. Elle n’est pas obligatoire mais peut être utile pour obtenir des informations sur les circonstances de la consultation et signaler l’incident.

La saisine de la Commission de Conciliation et d’Indemnisation des accidents médicaux (CCI) est la voie la plus adaptée pour les préjudices d’une certaine gravité. Elle permet d’obtenir une expertise médicale indépendante et une offre d’indemnisation dans des délais plus courts qu’un procès. Si la CCI conclut à une faute médicale, l’assureur du médecin est tenu de formuler une offre d’indemnisation.

L’action judiciaire devant le tribunal judiciaire est la voie à privilégier en cas d’échec des démarches amiables ou pour les dossiers dans lesquels les enjeux financiers sont importants. L’avocat y défend l’ensemble des postes de préjudice et le tribunal désigne un expert judiciaire dont les conclusions s’imposeront aux parties.

Il est important d’agir dans les délais de prescription applicables en matière de responsabilité médicale : dix ans à compter de la consolidation des préjudices. Passé ce délai, aucune action n’est plus possible.

LA TÉLÉCONSULTATION NE DISPENSE PAS LE MÉDECIN DE SA RESPONSABILITÉ

La commodité de la téléconsultation ne doit pas faire oublier une réalité fondamentale : le médecin qui consulte à distance est soumis aux mêmes obligations déontologiques et légales que lors d’une consultation en cabinet. Il n’est pas autorisé à poser des diagnostics au-delà de ce que les informations recueillies à distance permettent raisonnablement d’établir. Et lorsqu’il ne peut pas évaluer correctement la situation du patient sans examen physique, son devoir est de le dire clairement et d’orienter vers une prise en charge présentielle.

Un médecin qui ignore ces limites et pose un diagnostic rassurant là où la prudence imposait de référer le patient à un confrère engage pleinement sa responsabilité. Les conséquences de cette faute peuvent être graves, parfois irréversibles.

Si vous pensez avoir été victime d’un diagnostic erroné posé lors d’une téléconsultation, ne laissez pas cette situation sans suite. Rassemblez le compte rendu de la consultation, les prescriptions reçues, les pièces médicales relatives aux soins qui ont suivi, et consultez rapidement un avocat spécialisé en droit médical. Le cabinet Sana Juris analyse ce type de dossier avec rigueur et vous accompagne de la première consultation jusqu’à l’obtention de la réparation à laquelle vous avez droit.

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